21 février 2021 ~ 0 Commentaire

L’Obs – Ce mystérieux donateur d’Anticor qui met l’association anticorruption dans la tourmente

Figure de la lutte contre la corruption, l’association Anticor traverse une crise interne sans précédent et tarde à voir son agrément renouvelé. En cause notamment : l’identité, tenue secrète, d’un généreux donateur.

La première fois que le conseil d’administration de l’association anticorruption Anticor a entendu parler de lui, c’était en 2017. « Monsieur X » – car son nom n’a jamais été prononcé publiquement, y compris devant les administrateurs de l’association – venait alors de faire un don de 5 000 euros pour la lutte anticorruption. Une somme importante, mais loin d’être exorbitante, qui n’a provoqué aucune question. Un an plus tard, à l’automne 2018, « Monsieur X » réapparaît dans les comptes. Cette fois, il est bien plus généreux et donne 20 000 euros. Dans le budget annuel de l’association – 298 000 euros cette année-là -, c’est une goutte d’eau, à peine 7 %.

Mais cette générosité intrigue en interne. Au conseil d’administration, qui compte 21 membres, certains s’interrogent sur l’identité de ce donateur. La direction se veut rassurante mais refuse pour autant de donner le nom de l’intéressé, pour le protéger. Fermez le ban ! « La démocratie n’est pas leur tasse de thé », grimace aujourd’hui une ancienne administratrice, alors que l’association fait face à une crise interne sans précédent.

Pendant plus d’un an, le mystérieux bienfaiteur se fait oublier pour mieux revenir début 2020. Ses dons ne sont plus ponctuels : il a décidé désormais de verser 5 000 euros par mois à Anticor, ce qu’il fera tout au long de l’année 2020, augmentant même cette rente à 6 000 euros en novembre et décembre. « Nous sommes alors nombreux à vouloir connaître le nom de cette personne pour être rassurés, se souvient Françoise Verchère, figure de la lutte anti-Notre Dame des Landes, ancien pilier d’Anticor aujourd’hui suspendue de l’association. On me répond, en gros : protection de l’anonymat. » A l’époque, le conseil d’administration vient pourtant de débattre pendant des heures de l’opportunité d’accepter ou non un don de 1 000 euros du député Insoumis François Ruffin, ce qu’il fera.

Mais sur « Monsieur X », rien. Eric Alt, magistrat, numéro 2 d’Anticor, rassure simplement de quelques mots les uns et les autres.

« Ne t’inquiète pas, il a plein de fric et ne sait pas quoi en faire. »A un autre, il promet :

« Il est clean ! Et on ne va pas le vexer en lui posant des questions. »Elise Van Beneden, avocate élue présidente d’Anticor en 2020, nous explique avoir tapé son nom sur Google, vérifié qu’il n’était lié à aucun scandale, et avoir été rassurée. « On n’a pas les moyens de faire plus, nous ne sommes pas la DGSI, se défend t-elle. Nous avons été rassurés par ces premières recherches, et en plus ses dons ne nous font pas vivre. En 2020, ils représentent 16 % du budget mais sur les trois dernières années, 8 % ! Ce n’est pas lui qui paye nos deux salariés et nos avocats. Notre force, ce sont les 4 000 bénévoles. »

Crispations

Qui est ce mystérieux « monsieur X » ? Un homme d’affaires français, qui a fait fortune dans les logiciels de gestion de portefeuille, notamment vendus à des banques. A en croire la presse économique – il n’a pas souhaité répondre à nos questions – l’intéressé, âgé de 64 ans, a vendu son entreprise basée à Dublin pour 300 millions d’euros en 2007. Depuis, il investit dans le vin, l’édition de logiciels et gagne des tournois de bridge. Rien de sulfureux à première vue.

Mais cela, la chancellerie, chargée d’examiner le renouvellement de l’agrément d’Anticor qui lui permet de se porter partie civile dans des affaires de corruption et qui arrivait à terme en 2020, ne peut pas le savoir : l’association, créée en 2002 au lendemain de l’élection de Jacques Chirac, a refusé de donner l’identité de ce « Monsieur X », souhaitant rester anonyme. La CNIL (la commission nationale de l’informatique et des libertés) lui a donné raison. Mais le sujet des donateurs n’est pas clos : la décision de renouvellement devait être tranchée le 15 février par le Premier ministre – Eric Dupond-Moretti s’est déporté de ce dossier, Anticor ayant déposé une plainte contre lui dans une autre affaire. La décision a finalement été remise au 2 avril.

Pour renouveler le précieux sésame, ayant permis à Anticor d’être la seule partie civile contre Jacques Chirac dans l’affaire des emplois fictifs de la Ville de Paris, de déclencher l’enquête des sondages de l’Elysée sous l’ère Sarkozy ou encore d’être à l’origine de la mise en examen pour prise illégale d’intérêt de Richard Ferrand, le président de l’Assemblée nationale, l’association doit répondre à cinq critères spécifiés dans le décret d’agrément. Le « caractère désintéressé et indépendant de ses activités, apprécié notamment eu égard à la provenance de ses ressources » figure aujourd’hui au cœur des interrogations. « Nous répondons à tout, assure Elise Van Beneden, on en est à 74 pages de correspondance. Oui nous avons un système d’alerte, dès que les dons dépassent les 7 500 euros. »

Mais cette polémique interroge aussi sur le mode de fonctionnement de l’association. Un autre sujet suscite des crispations : les « dons fléchés ». En se penchant sur la comptabilité d’Anticor, la chancellerie a découvert qu’entre 2017 et 2019, les donateurs pouvaient attribuer leurs dons à un dossier judiciaire en particulier. Donner par exemple X centaines d’euros pour poursuivre Sarkozy. Ou Y milliers pour Alexis Kohler, le secrétaire général de l’Elysée. Des actions en justice mises en vente, ce qui serait contraire à l’esprit de l’agrément ? « Faux, rétorque la présidente. Dans ces affaires fléchées, les plaintes avaient déjà été déposées. Les dons servaient à financer la continuité de l’action. » Jean-Christophe Picard, président d’Anticor à l’époque de ces « dons fléchés » (il a depuis lors été élu au conseil municipal de Nice sur la liste des Verts), nous indique même que dans l’affaire Kohler, une plainte déposée pour prise illégale d’intérêt, les dons fléchés ont rapporté « 795 euros en deux ans. » « Autant dire que c’est une affaire qui a coûté de l’argent à l’association ! », assure-t-il.

« Il faut être ce que nous prétendons être »

Lors des échanges avec les services de chancellerie, des questions sur la neutralité politique de l’association ont aussi été posées, selon Anticor. « Monsieur X » soutient-il un candidat ? « Je n’en sais rien », rétorque la présidente, qui estime que l’association n’a pas à être neutre politiquement. D’après Arrêt sur images, « Monsieur X » a donné 20 000 euros à Blast, site d’information lancé par le journaliste Denis Robert après son éviction du Media, webtélé proche de la France Insoumise.

La politisation d’Anticor reste une question loin d’être tranchée au sein de l’association. Elle a d’ailleurs entraîné une telle crise au printemps dernier, que le conseil d’administration a été révoqué. Parmi les neufs administrateurs qui demandaient une neutralité politique aux responsables, certains sont aujourd’hui suspendus et assignent la direction actuelle devant le tribunal, le 9 mars prochain. Ambiance… Cette situation n’a rien à voir avec la procédure d’agrément, mais évidemment, elle la parasite. Surtout que chez les « frondeurs », ils sont nombreux à dénoncer une certaine opacité dans le fonctionnement de l’association. Les mots « dictature stalinienne » et « purge » sont mêmes prononcés.

L’un de ces « affreux » – « C’est comme ça qu’ils nous appellent ! » – nous explique s’être étranglé en regardant, en mai dernier, Elise Van Beneden expliquer devant la commission d’enquête parlementaire sur les obstacles à l’indépendance de la justice que des « systèmes d’alerte étaient mis en place » pour les gros dons et qu’elle ne connaissait « absolument pas les noms des donateurs » d’Anticor.

« Elle connaît évidemment celui du plus gros donateur, des mails le prouvent, indique cet adhérent de longue date. On demande aux autres d’être transparent. En 2017, on a demandé à Macron le nom de ses grands donateurs. Il faut être ce que nous prétendons être, il faut être ce que nous demandons aux autres d’être. » Du côté des frondeurs, personne ne prononce le mot « vengeance. » Ils évoquent plutôt leur « déception », leur « découragement », leur tristesse devant cet agrément qui s’éloigne et qui leur a permis de mener de « beaux combats. »

« Oui Anticor dérange, admet un adhérent de toujours. Mais la direction actuelle donne elle-même les leviers pour se faire écarter ! Une association qui a un tel agrément, qui est en mesure de déstabiliser la République par ses actions en justice, il est logique que le gouvernement s’assure qu’elle ne soit pas influencée politiquement, et cherche à savoir qui est le donateur. Une réponse strictement légale à cette question ne suffit pas ».

Elise Van Beneden ne ferme pas la porte à la publicité des noms des donateurs dans le futur : « S’ils l’acceptent ! Il faut aussi comprendre que nos donateurs peuvent avoir peur d’être la cible d’enquête judiciaire, fiscale, juste parce qu’ils se rapprochent de nous. Les procédures baillons existent. » Elle se défend d’avoir menti devant les députés en mai dernier. « Je connaissais un nom sur 1 600. Je suis complètement tranquille. » En cas de refus du renouvellement d’agrément, elle a déjà prévu un recours contentieux devant le conseil d’Etat

Violette Lazard

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