28 mai 2020 ~ 0 Commentaire

Laurent Joffrin – Libération – Le cauchemar des nationalistes

Libération 27 mai 2020
Laurent Joffrin
La lettre politique de Laurent Joffrin

Le cauchemar des nationalistes

La série noire continue pour les zélotes anti-européens. La peur étant parfois bonne conseillère, l’Europe officialise son début de révolution. Révolution lente, progressive, tortueuse même, comme tout ce qui est européen. Mais révolution néanmoins, sortie de l’angoisse des gouvernants devant une récession majeure qui risque de jeter bas plusieurs grands pays de l’Union et d’entraîner les autres dans la débâcle.

Suivant la voie ouverte par Angela Merkel et Emmanuel Macron, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, vient d’enclencher un mécanisme qui rapprochera l’Union du modèle fédéral que les grands pays avaient jusque-là récusé. Si son plan est adopté, l’Europe empruntera en commun une somme énorme qui sera investie sur le continent pour pallier les effets de la crise du Covid-19 et de ses prolongements économiques.

Non pas selon l’ancien principe du «retour budgétaire» si longtemps défendu par Margaret Thatcher («I want my money back»), mais selon une règle solidaire. Pour faire court, chacun paiera selon ses moyens mais recevra selon ses besoins : les plus riches, in fine, financeront les plus pauvres, tout comme, à l’intérieur d’une nation, les régions prospères subventionnent les plus défavorisées. Pour mémoire, c’est à l’aide d’un montage financier de ce type que les Etats-Unis naissants sont devenus, au bout du compte, une fédération.

Nous n’en sommes pas là. Rien n’est joué à cause de l’opposition de ces pays de l’Est et du Nord qu’on appelle «frugaux», pour ne pas dire «radins» : les Pays-Bas, l’Autriche, la Suède ou la Finlande. Mais le mouvement est lancé, qui contredit de manière éclatante les sinistres prophéties des nationalistes de tous les pays, en France particulièrement. Que n’avait-on entendu au début de la crise ! L’Europe n’existe pas ou plus, l’Europe ne fait rien, l’Europe se meurt, l’Europe est morte, etc.

C’est tout le contraire qui vient de se produire. Car si France et Allemagne, auxquelles s’ajoutent les pays du Sud, Italie, Espagne, Portugal, obtiennent gain de cause – leur poids dans l’Union permet de le prévoir – l’emprunt commun est un engrenage. Au jour du remboursement, l’Europe devra trouver de nouvelles recettes. Dans ce scénario vraisemblable, la solution la plus rationnelle consistera – enfin – à soumettre les Gafa à la loi commune en les obligeant à payer l’impôt dans les pays où ils réalisent leur chiffre d’affaires, et non dans les paradis fiscaux.

Une capacité d’emprunt solidaire, une fiscalité européenne : peu à peu, l’Union, sous l’empire de la nécessité, se dote des attributs d’un Etat. Non pour effacer les nations, qui garderont leur quant à soi et l’essentiel de leur souveraineté. Mais pour consacrer la logique de la coopération, seule capable de hisser l’Union – et donc les pays qui le composent – au rang d’acteur important de la planète. Petit virus, grandes conséquences : au milieu du drame, les bonnes nouvelles sont suffisamment rares pour qu’on omette de les célébrer.

LAURENT JOFFRIN

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