25 mai 2020 ~ 0 Commentaire

Laurent Joffrin – Libération – Bigard au gouvernement ?

Libération 25 mai 2020
Laurent Joffrin
La lettre politique de Laurent Joffrin

Bigard au gouvernement ?

Emmanuel Macron choie Philippe de Villiers, prend conseil de Jean-Marie Bigard, témoigne du respect au professeur Didier Raoult, réconforte Eric Zemmour. Simple courtoisie envers des personnages qui comptent dans les médias ? Après tout, le Puy du Fou dudit De Villiers est un spectacle populaire, le débat sur le traitement du coronavirus à la Raoult a agité l’opinion, la fermeture des cafés dénoncée par Bigard les plonge dans la difficulté, l’agression contre Zemmour, quelles que soient les idées du polémiste, est injustifiable.

Mais la multiplication de ces gestes fait tout de même soupçonner un calcul politique un peu douteux. Si le Puy du Fou peut rouvrir, pourquoi pas d’autres festivals qu’on a interdits ? Si Raoult est un scientifique reconnu, ses déclarations à l’emporte-pièce et les doutes envers la chloroquine soulevés par plusieurs revues médicales incontestables posent problème. Si Bigard a le droit de s’exprimer en faveur des restaurants et des cafés, n’y a-t-il pas des organisations professionnelles autrement représentatives avec qui dialoguer sur la question ?

On se dit qu’une autre qualité relie ces personnages : ils sont à titres divers, des hérauts de «l’antisystème» (on ne sait trop quel «système» d’ailleurs). Alors on comprend mieux la manœuvre : Macron, l’homme d’en haut, le «président des riches», veut changer son image en draguant les grandes gueules «d’en bas». L’Elysée craint, dit-on, une candidature hors normes à la prochaine présidentielle, qui viendrait brouiller le jeu. Il prend les devants en les amadouant. Possible…

Il pourrait même aller plus loin. Puisqu’il a annoncé un tournant stratégique au sortir de la crise du coronavirus, il pourrait payer d’audace en formant un gouvernement franchement hors normes. On imagine d’ici l’équipe nouvelle : à la Santé, Didier Raoult, qui annoncerait la distribution gratuite de chloroquine, Jean-Marie Bigard, au Commerce et à l’Artisanat, qui pourrait ainsi voler au secours de ses amis restaurateurs, Philippe de Villiers aux Affaires étrangères, qui pourrait pourfendre à loisir «Mastrique» et l’Europe dictatoriale, Eric Zemmour à l’Immigration, qui donnerait enfin une ligne claire à une administration laxiste en diable. Pour faire bonne mesure, on y ajouterait Cyril Hanouna à l’Information, ce qui serait à coup sûr distrayant, Robert Ménard à l’Intérieur, lui qui gère si bien les affaires de sécurité à Béziers, le blogueur Etienne Chouard aux Affaires européennes, qui pourrait enfin briser les maléfiques traités de l’Union, Michel Houellebecq à la Culture, dont l’optimisme et la joie de vivre revigoreraient un secteur en pleine déprime, Elisabeth Lévy à la Condition féminine, qui mettrait bon ordre aux débordements de l’insupportable mouvement #MeToo, Agnès Buzyn aux Collectivité locales, après sa performance dans l’élection parisienne, etc. Et à Matignon, une personnalité de haut vol, capable d’avoir un avis tranchant sur tous les sujets : Michel Onfray, bien sûr. Comme on dit familièrement, voilà qui aurait de la gueule.

Plus sérieusement, la menace d’une candidature incongrue et populaire à l’élection présidentielle n’est pas imaginaire. Certes un certain Marcel Barbu, en 1965, qui avait versé quelques larmes lors de son intervention télévisée, n’avait guère troublé la compétition ; certes Louis Ducatel, entrepreneur mégalo qui figura dans le scrutin de 1969 n’obtint pas plus de 1,27% des voix ; certes Jacques Cheminade, clone français du très bizarre politicien américain Lyndon LaRouche, ne dépassa jamais 0,30% des voix ; mais Coluche, en revanche, candidat à la candidature aux «érections pestilentielles» de 1981, soutenu par une pléiade d’intellectuels, dont Pierre Bourdieu lui-même, fit une percée dans les sondages et inquiéta sérieusement l’équipe Mitterrand, avant qu’il ne se retire, heurté par l’agression d’un de ses militants. Yves Montand, porté au pinacle par deux ou trois émissions de télévision, se voyait volontiers en candidat pour 1988, avant de revenir à une sage lucidité.

Et surtout, le monde alternatif des réseaux, de la vitupération des élites, du complotisme triomphant, de la vindicte antipolitique, qui draine un public nombreux en ligne, peut très bien susciter une candidature redoutable. C’est la trame de la dernière saison de Baron noir, série culte qui donne du monde politique une idée sinistre à loisir, tout comme celle de la dystopie britannique Years and Years, avec Emma Thompson en égérie populiste. La lignée Berlusconi, Trump, Grillo, Zelensky peut faire école en France. On ne sait jamais.

Faut-il pour autant caresser les histrions antisystème dans le sens du poil ? Emmanuel Macron, en 2017, avait joué la carte de la crédibilité, de la raison, de l’antipopulisme et du réformisme pro-européen. Il tente de capter un peu de la popularité de ses antonymes. Il peut enrichir son personnage par des sollicitudes très «peuple». Il peut aussi leur conférer un crédit qui se retournera contre lui et contre le restant de rationalité qui sous-tend encore le débat public.

LAURENT JOFFRIN
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