07 mai 2020 ~ 0 Commentaire

Le Monde – « Arrêter de maltraiter les animaux et les écosystèmes est aussi un impératif de santé humaine »

Un collectif de scientifiques et d’experts rappelle que si les animaux jouent un rôle important dans l’essor de nouvelles épidémies, c’est en vérité le traitement que nous leur infligeons qui nous expose à de nouveaux virus.

Tribune. Depuis décembre 2019, une pneumonie due à un coronavirus (SARS-CoV-2) s’est répandue avec une vitesse effarante depuis la ville de Wuhan, en Chine, sur toute la planète. Ce qui n’aurait pas dû dépasser un impact très localisé s’est diffusé dans le monde entier en quelques semaines. L’origine de l’épidémie, toujours incertaine, sera-t-elle un jour confirmée, compte tenu des enjeux géopolitiques de cette question ?

Ce que l’on sait, c’est que la capture, le transport et la vente d’animaux sauvages vivants, entassés dans des cages dans des conditions insalubres sur des marchés comme celui de Wuhan, concentrent des espèces qui ne se côtoient pas habituellement dans des espaces très réduits et favorisent le passage des virus entre espèces, humains compris.

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Puisque les animaux sont largement impliqués dans l’émergence de nouvelles épidémies, une vision naïve pourrait conduire à considérer que la biodiversité représente un danger potentiel car elle héberge de nombreux pathogènes. En réalité, par un effet de dilution, la propagation du virus est freinée par la diversité des espèces, mais surtout par la diversité génétique interne à chacune.

La destruction des espèces menacées

Elle est un vrai labyrinthe pour les virus, qui doivent faire face à des individus toujours différents, dont certains leur résistent, ce qui freine leur expansion. C’est le déclin de la biodiversité qui augmente les risques de transmission des pathogènes et l’émergence des maladies associées. De plus, une étude publiée en avril révèle qu’aucun virus zoonotique (transmissible à l’homme) n’a été détecté chez la grande majorité (88,7 %) des 5 335 espèces de mammifères sauvages terrestres étudiéesi.

Trois facteurs majeurs sont actuellement pointés pour expliquer l’émergence des maladies virales : la promiscuité avec les animaux sauvages, l’élevage intensif des animaux domestiques et la destruction des habitats, notamment de la forêt tropicale, qui accroît les zones de contact entre humains et faune sauvage. Les dernières épidémies révèlent le passage de virus des animaux domestiques (dromadaires pour le MERS en 2012) ou sauvages (chauve-souris et civette pour le SRAS en 2003) vers les humains.

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Après le SRAS, le gouvernement chinois avait interdit le commerce de la civette. Pourquoi avoir attendu une nouvelle crise pour prendre ces mesures indispensables sur l’ensemble de la faune ? Le pangolin, décimé non pour des raisons de nécessité, mais pour fabriquer des « bottes de cow-boy » avec leur peau aux Etats-Unis ou pour les prétendues vertus aphrodisiaques de leurs écailles en Asie, est emblématique de la destruction des espèces menacées et des risques associés.

Une « seule santé » pour les humains, les animaux et les écosystèmes

La Chine n’est pas le seul gouvernement à ne pas avoir tiré les enseignements nécessaires suite aux précédentes crises zoonotiques. Un nouvel élan international est indispensable pour lutter contre le trafic d’espèces sauvages. Ce sont donc bien les traitements que les humains infligent aux animaux sauvages et domestiques et à l’environnement qui les exposent aux virus.

Nos connaissances scientifiques nous forcent aujourd’hui à regarder en face les individus intelligents doués de sensibilité que sont les animaux que nous exploitons et à remettre en question l’anthropocentrisme qui n’a, lui, aucun fondement scientifique. Prendre soin de la nature et de la biodiversité, éviter de maltraiter les animaux sont aussi des impératifs de santé humaine. L’approche écologique de l’émergence ou du réveil d’une épidémie est d’ailleurs au cœur de la démarche « One Health » portée par l’OMS : une « seule santé » pour les humains, les animaux et les écosystèmes.

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La logique marchande et propriétariste dans la relation des hommes aux autres animaux et aux habitats met en relief la fragilité du système économique mondial et de la valeur accordée aux non-humains. La valeur d’une espèce animale correspond au prix de l’animal vivant ou mort, ou à celui des différents éléments qui le composent. La valeur « intrinsèque », laissée de côté par les économistes est prise en compte en éthique environnementale.

Responsables de la santé des animaux

Toutefois, aux problèmes inhérents aux méthodes d’estimation et aux difficultés d’intégrer ces évaluations globales aux processus décisionnels, s’ajoute l’écueil d’une approche toujours instrumentaliste. La crise liée au Covid-19, profonde et planétaire, est un rappel à Homo sapiens qu’il n’est pas invincible et qu’il ne peut s’extraire du vivant grâce à ses technologies.

Elle rappelle également la place centrale de la science et de la connaissance, le rôle crucial des médias dans la diffusion d’informations de qualité et le refus des théories complotistes. Changer les rapports qui caractérisent nos relations aux autres animaux ne signifie pas renoncer à vivre ensemble, bien au contraire.

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Nous sommes responsables de la façon dont nous prenons soin de la santé de nos chiens et de nos chats, dont nous nourrissons le bétail et l’épidémie de la « vache folle » n’aurait jamais dû survenir si nous n’avions pas donné à manger de la farine d’origine animale à des herbivores.

Provoquer un électrochoc

Protéger 30 % de la planète est un des objectifs de la Convention sur la diversité biologique, mais il est également indispensable de repenser plus globalement nos relations au vivant, y compris en dehors des zones protégées. Restaurer des écosystèmes dans lesquels les humains ont un rôle à jouer comme toute espèce vivante pour construire des alliances avec les non-humains, une écologie relationnelle, comme le disent le géoanthropologue Damien Deville et le juriste et doctorant en anthropologie Pierre Spielewoy, en acceptant les différences culturelles plutôt qu’en imposant une utopique uniformité, semble une nécessité.

Pour préparer ce jour « d’après », inspirons-nous du vivant : il est là depuis près de quatre milliards d’années, évoluant sur le long terme, malgré des crises gigantesques. Aujourd’hui, la diversité du vivant nous émerveille, nous nourrit, nous guérit et, en même temps, à court terme nous la détruisons avec la pollution, l’usage intensif des terres, l’urbanisation, la fragmentation des milieux, le réchauffement climatique, l’exploitation des espèces. Puisse un virus, composé de seulement 15 gènes, provoquer l’électrochoc dont nous avons besoin…

Les signataires de cette tribune sont : Éric Baratay, professeur à l’université de Lyon (histoire des relations hommes-animaux) ; Claude Béata, docteur vétérinaire (médecine du comportement) ; Marilyn Beauchaud, maîtresse de conférences à l’université de Saint-Etienne (éthologie) ; Gilles Boeuf, professeur à Sorbonne Université (biologie), ancien président du Muséum national d’Histoire naturelle ; Florence Burgat, directrice de recherche à l’INRAE (philosophie) ; Nicolas Césard, maître de conférences du Muséum national d’Histoire naturelle (anthropologie) ; Emilie Dardenne, maîtresse de conférences à l’université Rennes-2 (études anglophones) ; Loïc Dombreval, député (LRM) des Alpes-Maritimes, docteur vétérinaire (condition animale) ; Elise Huchard, chargée de recherche au CNRS (éthologie), docteure vétérinaire ; Sabrina Krief, professeure du Muséum national d’Histoire naturelle (écologie comportementale et zoopharmacognosie), docteure vétérinaire ; Guillaume Lecointre, professeur du Muséum national d’Histoire naturelle (systématique) ; Justine Roulot, consultante biodiversité et environnement, ingénieure écologue ; Michel Saint Jalme, maître de conférences du Muséum national d’Histoire naturelle (sciences de la conservation) ; Georges Salines, médecin de santé publique (santé environnementale) ; Cédric Sueur, maître de conférences à l’université de Strasbourg (éthologie) ; Nathalie Tavernier-Dumax, maîtresse de conférences à l’université de Haute-Alsace (économie).

Les auteurs de cette tribune ont contribué au Mooc Vivre avec les autres animaux, produit par l’Université virtuelle environnement et développement durable (UVED).

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