11 avril 2020 ~ 0 Commentaire

Laurent Joffrin – Libération – Tout va changer ?

Après la crise, de nouvelles solidarités vont se créer ? Soyons optimistes, mais pas trop…

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Libération 10 avril 2020
Laurent Joffrin
La lettre politique
de Laurent Joffrin

Tout va changer ?

Rien ne sera plus comme avant ? On aimerait en être sûr. Certaines crises sont des césures, d’autres passent comme un mauvais rêve et tout reprend son cours. Après le drame de Charlie et de l’Hyper Casher, un grand mouvement de fraternité s’était manifesté. Mais les zizanies, les luttes politiques, les amers conflits de classe ou d’identité, avaient repris le dessus, dans une France tout aussi divisée, dominée par un esprit de concurrence dur aux faibles. Prudence donc : la réévaluation des valeurs de solidarité suscitée par la pandémie peut s’évanouir comme un songe. Elle est plus souhaitable que probable.

Pourtant, la prise de conscience est là. Chacun comprend, face au virus, que l’individu post-moderne, qu’on dit isolé et tout occupé de sa jouissance, reste un animal social, qu’il ne saurait vivre sans ses semblables, qu’il est comptable de la vie collective et qu’en échange des droits qui sont les siens, il a un devoir d’attention aux autres.

Dans la vie courante : confinés chez eux, les Français redécouvrent la précieuse utilité des relations de voisinage, le manque créé par l’interruption de la vie sociale, la protection morale et matérielle offerte par un réseau serré de relations familiales et amicales.

Mais aussi dans l’ordre politique : cette société de compétition, qu’on présente souvent comme l’avenir nécessaire, se tourne soudain vers l’Etat qui organise la riposte et demande des services publics aptes à traduire en actes la solidarité de tous envers tous. Ces organes collectifs étaient dénoncés comme des poids qui pèsent excessivement sur l’initiative privée et handicapent la marche de l’économie. On les voit comme des puissances bienfaisantes, qui se portent au secours de la société meurtrie et des individus menacés. On ne déplore plus leur coût, mais leur manque de moyens.

Pour récuser le principe de l’économie de marché ? Certes non : la fermeture de la majorité des commerces, des bars, des restaurants, tous privés, compose un paysage sinistre d’où la vie s’est retirée. Mais il est clair que la liberté économique ne saurait trouver son équilibre humain sans une action publique qui maîtrise les féodalités financières et serve de guide démocratique et de protection pour tous.

Aussi bien, on sent la fausseté des hiérarchies sociales d’avant la crise. Qui est au front ? Les médecins, les personnels soignants, dévoués au bien public et non au seul profit, les «petites mains» du commerce, des transports ou de l’énergie, qui risquent leur santé pour assurer à tous la continuité élémentaire de la vie. Autre renversement : on mesure notre dépendance envers ceux «qui ne sont rien» mais soutiennent tout ; on constate le rôle décisif de celles et ceux qui n’étaient censés jouer aucun rôle. On comprend que les injustices sociales ne sont pas seulement une faute morale mais un handicap pour la société.

Tout cela peut-il conduire au changement ? Peut-être, mais à une condition : que la prise de conscience morale, impuissante à elle seule, provoque un changement politique. Avec l’actuelle majorité ? Peut-être si elle trouve dans cette passe difficile son chemin de Damas, qui lui ferait brûler ce qu’elle a adoré : l’idéologie managériale, l’alignement sur les normes d’une mondialisation sans âme. Plus sûrement avec une autre, qui placerait au premier rang ces valeurs de solidarité soudain réhabilitées par la crise. A condition, bien sûr, qu’elle trouve enfin une existence et gagne démocratiquement le moyen d’agir. Nous n’y sommes pas.

LAURENT JOFFRIN

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