07 avril 2020 ~ 0 Commentaire

Laurent Joffrin – Libération – Haro sur la mondialisation

Un excellent article de Laurent Joffrin.

Puisque c’est dans l’actualité de mes lectures, un petit rappel historique : au quinzième siècle, une épidémie de peste noire, née dans les steppes humides du centre de l’Asie, a balayé en une décennie l’Asie, à l’exception de la Sibérie, l’Europe, à l’exception du nord de la Scandinavie, et le nord de l’Afrique, faisant entre 25 et 30 millions de morts en Europe, pour une population estimée à 75 millions d’habitants ! Responsable de la propagation ? Les caravanes qui traversaient les continents pour aller chercher soie et épices jusqu’en Chine ; déjà la mondialisation !

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Libération 06 avril 2020
Laurent Joffrin
La lettre politique de Laurent Joffrin

Haro sur la mondialisation

Coupable, forcément coupable… Une certaine sagesse populaire – ou journalistique – a trouvé une cause toute désignée à la pandémie de coronavirus : la mondialisation. Sa condamnation s’impose même comme une évidence. Si le virus voyage si facilement à travers le monde, c’est bien sûr en raison de l’intensification des échanges de marchandises et de personnes qui a changé la planète en quelques décennies. Dès lors, le remède est tout aussi évident : démondialisation, fermeture des frontières chère à Marine Le Pen, lutte contre les flux migratoires, relocalisation massive, etc. Au risque de déplaire, il est permis de douter de ce diagnostic de bon sens et, encore plus, des remèdes qu’on préconiserait en conséquence.

Rappel utile. La propagation d’une maladie très contagieuse (comme ce coronavirus) obéit à une loi mathématique simple et effrayante à la fois. Elle n’augmente pas de manière linéaire, mais exponentielle. L’auteur de cette lettre n’étant guère mathématicien, il recourra, pour s’expliquer, à une fable bien connue, dite «du sage Sissa», qui illustre, par le conte, ce concept un peu abstrait.

Un jour en Inde, le roi, qui s’ennuie ferme dans son palais, demande au sage Sissa d’inventer un jeu propre à le distraire. Fort créatif, Sissa invente alors le jeu d’échecs, auquel le roi s’adonne aussitôt avec ravissement. Pour remercier Sissa, le roi lui demande de choisir sa récompense, quel qu’en soit le coût. Sissa, sage mais aussi rusé, demande au roi de prendre le plateau du jeu et, sur la première case, de poser un grain de riz, ensuite deux sur la deuxième, puis quatre sur la troisième, et ainsi de suite, en doublant à chaque fois le nombre de grains de riz. Le roi s’étonne de cette modestie. Mais lorsqu’on passe à la mise en œuvre, on s’aperçoit qu’il n’y a pas assez de grains de riz dans tout le royaume pour satisfaire la demande du sage.

Ainsi vont les épidémies. En l’absence de contre-mesures, elles croissent aussi vite que les grains de riz de Sissa. Autrement dit, à partir d’un seul malade, ou d’une poignée de malades, on peut contaminer tout un pays en quelques semaines. Ce qui jette un léger doute sur la pertinence de la démondialisation en matière sanitaire. Une réduction de moitié des échanges mondiaux, à supposer qu’elle soit possible, ne changerait guère l’équation, puisqu’un seul malade voyageur peut contaminer tout le monde. Pour qu’elle soit efficace, il faudrait que la démondialisation soit totale. Fin des voyages, des échanges de marchandises, des migrations, tous phénomènes qui existent, à des degrés divers, depuis l’aube de l’humanité. On remarquera, en corollaire, que les pandémies étaient tout aussi dangereuses, souvent beaucoup plus, dans les temps anciens, quand la mondialisation était autrement limitée. Un seul bateau a introduit en Europe la peste noire, qui a tué un tiers de la population. Même chose pour la grippe espagnole, qui a causé la mort de dizaines de millions de personnes à travers le monde.

Cela ne change pas grand-chose au débat général sur la mondialisation. Ses effets sur l’environnement, le climat, la souveraineté économique ou la désindustrialisation de régions entières doivent être combattus ou, à tout le moins, corrigés. On peut d’ailleurs la mettre en cause quand la fragilité des chaînes de production mondiales provoque une pénurie de masques ou de matériel respiratoire. On peut aussi fermer transitoirement une frontière quand un pays contaminé voisine un pays encore indemne. Mais ce qui permet, au premier chef, de combattre les épidémies, ce sont les traitements et les vaccins, ou bien les mesures de confinement et de distance sociale quand le remède n’existe pas encore. C’est-à-dire le progrès de la science et de la technique, la mise sur pied d’un appareil sanitaire moderne, la formation des soignants et la présence d’un Etat organisé capable de coordonner la lutte contre le virus. En d’autres termes, la poursuite des avancées du savoir et de l’économie, et non le retour en arrière.

LAURENT JOFFRIN

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