08 novembre 2019 ~ 0 Commentaire

Laurent Joffrin – Libération – Comment rater un appel à manifester

Ou, quand on n’a pas les idées claires, il faut savoir fermer sa gueule…

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Libération 08 novembre 2019
Laurent Joffrin
La lettre politique de Laurent Joffrin

Comment rater un appel à manifester

Faisons un rêve. Après l’attaque contre la mosquée de Bayonne, un certain nombre d’organisations antiracistes, ou progressistes, justement indignées par le climat d’hostilité qui se développe dans le pays envers les musulmans et les musulmanes, décident d’organiser une manifestation de solidarité envers ces compatriotes injustement montrés du doigt et souvent discriminés dans leur vie quotidienne. Pour obtenir le soutien le plus large, elles placent le défilé sous l’égide d’associations de défense des droits humains et rédigent un texte d’inspiration universaliste qui stigmatise les discriminations, les violences et tous les actes de racisme antimusulman. Prudemment, elles évitent d’entrer dans des considérations sur les lois de 2004 ou de 2010 sur les signes religieux ostensibles, sachant bien que cette référence ne manquerait pas de diviser ceux qui sont choqués par la situation faite à nos compatriotes de culture musulmane, mais professent des conceptions divergentes en matière de laïcité.

Ainsi, le jour dit, toutes les associations se retrouvent sur un même mot d’ordre : halte à l’insupportable racisme antimusulman qui infeste le débat public depuis des années. Elles mettent ainsi de leur côté toutes les chances de rassembler massivement les partisans d’une République laïque, accueillante et tolérante, sachant que les principes universalistes sont les seuls à même de rassembler tout le monde.

C’eût été trop simple. En lieu et place de cet appel rassembleur (et fictif), on fait signer un manifeste peu clair, dont on ne sait s’il procède d’un calcul ou du simple amateurisme. Il assimile par exemple les textes contre les signes religieux ostensibles à des «lois liberticides» (dixit sur BFM mercredi le Conseil contre l’islamophobie en France, qui figure parmi les initiateurs de la manifestation). Du coup, une partie des leaders qui avaient signé le texte font machine arrière (Ruffin, Jadot, Quatennens), invoquent, qui la consommation de gaufres, qui une lecture trop rapide, pour expliquer leur défaut de vigilance et déclarent qu’ils sont pris ce jour-là par des obligations autrement importantes (match de football, débat avec des associations, etc.). Le PS, tout en condamnant, comme les organisateurs, «la haine» antimusulmane, décide de s’abstenir. On doit même retirer en catastrophe de la liste des signataires un prêcheur qui a fait il y a quelques années des déclarations peu conformes aux valeurs du mouvement #metoo (un éloge du viol conjugal, pour être clair).

Si bien que ces derniers jours, la discussion, au lieu de se concentrer sur l’objet de la manifestation – le sort injuste fait aux musulmans – s’égare dans une discussion âpre et byzantine sur la lettre du texte et l’identité politique de ses rédacteurs. Au passage, la gauche française démontre encore une fois son aptitude à se diviser, y compris sur un sujet – l’antiracisme et le soutien à une minorité maltraitée – qui devrait la réunir sur la base de valeurs républicaines communes.

LAURENT JOFFRIN
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