06 juin 2019 ~ 0 Commentaire

Laurent Joffrin – Libération – Une démocratie sans partis ?

Libération 06 juin 2019
Laurent Joffrin
La lettre politique de Laurent Joffrin

Une démocratie sans partis ?

Les partis politiques ? De vieilles choses usées, des instruments dépassés, des structures décaties, coupées du monde réel et des électeurs. Voilà ce qu’on entend tous les jours au fil de l’actualité politique. Yannick Jadot ne veut rien savoir d’un «rafistolage» des organisations «du vieux monde»Valérie Pécresse rompt avec éclat avec le parti Les Républicains, «verrouillé» par le haut. Jean-Luc Mélenchon et ses partisans, malmenés par un échec électoral, en tiennent toujours pour un mouvement «gazeux» qu’ils contrôlent à travers une petite association et un groupe parlementaire, sans tendances, ni courants, ni débats nationaux.

Emmanuel Macron a montré l’exemple. Il a conquis le Graal en sortant soudain de nulle part, entouré d’une phalange de chevaliers de la table ronde preux et agiles. Point besoin de parti blanchi sous le harnois pour arriver à l’Elysée. Une organisation tout aussi «gazeuse», En marche, tenue par un petit groupe énergique et dévoué à son chef, suffit à la tâche, en ces temps de personnalisation à outrance. Du coup, chacun se prend à rêver de la même opération, hors des partis, branchée exclusivement sur la présidentielle, où les francs-tireurs ont autant d’atouts que les généraux empêtrés à la tête de troupes fatiguées, tel Xavier Bertrand, Valérie Pécresse, Yannick Jadot, Marion Maréchal-Le Pen et quelques autres. Un homme ou une femme, un commando, une bonne communication et le tour est joué : c’est la nouvelle règle d’or.

Et pourtant… La même actualité politique offre aussi de quoi douter. Marine Le Pen a gagné les élections européennes en conduisant un parti des plus classiques, avec militants, calicots, tracts, meetings, école de formation. Voir le cas de Jordan Bardella, formé par le parti et capable, à 23 ans, de mener une liste nationale au succès, quand les autres, venus de la société civile – Manon Aubry, Raphaël Glucksmann, François-Xavier Bellamy – ont plus ou moins mordu la poussière. Au sein de LFI, l’opposition qui vient de sortir du bois réclame une démocratisation du mouvement, des réunions communes, une direction contrôlée par la base, etc. Chez les écolos, Noël Mamère dans le Monde fustige une «écologie identitaire» qui vit dans l’illusion, dit-il, de parvenir seule au pouvoir sans prendre en compte le reste de la gauche, c’est-à-dire en ignorant «les vieux partis décatis». Il préconise l’ouverture de discussions avec les autres formations, méthode des plus traditionnelles. A-t-il forcément tort ?

Au Danemark, c’est le vieux Parti social-démocrate qui vient de gagner (comme en Espagne, au Portugal ou aux Pays-Bas), avec à sa tête une militante qui a passé sa vie au sein de l’organisation. En Nouvelle-Zélande, la Première ministre Jacinda Ardern, nouvelle icône du progressisme mondial, a d’abord pris le pouvoir dans son parti avant de renouveler la vie politique de son pays. Aux Etats-Unis, la nouvelle génération démocrate, fraîche et joyeuse, veut s’imposer au sein du vieux parti avant d’affronter Trump.

Les partis politiques si décriés ont l’avantage de mobiliser les citoyens les plus concernés, de les former hors périodes électorales par des débats incessants, de réunir des fonds, d’organiser les meetings, de diffuser les idées, de polir les programmes, d’offrir aux plus engagés un cadre et un lieu convivial (à la base, en tout cas), où se trempent les convictions. Vieillis, les partis ? Certes. Mais on peut aussi les réformer, les renouveler, les mettre à l’heure numérique, les brancher sur la société, les ouvrir aux idées qui émergent en dehors d’eux. Les mettre au rancart ? Pas sûr.

LAURENT JOFFRIN
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