16 avril 2019 ~ 0 Commentaire

Laurent Joffrin – Libération – Eschyle, le «blackface» et la censure

Libération 15 avril 2019
Laurent Joffrin
La lettre politique
de Laurent Joffrin

Eschyle, le «blackface» et la censure

Comment rendre un certain antiracisme impopulaire auprès de toute une opinion progressiste ? Un certain nombre de militants de la cause ont trouvé le moyen adéquat et l’ont mis en œuvre, provoquant l’indignation de ceux qu’ils devraient compter parmi leurs alliés. Le 25 mars, plusieurs défenseurs de la cause noire ont empêché par la force la représentation d’une pièce d’Eschyleles Suppliantes, qui met en scène les pérégrinations d’un groupe de jeunes femmes qui refusent un mariage forcé et vont chercher refuge à Argos, la terre de leurs ancêtres. On peut y voir, pour l’essentiel, une apologie du droit d’asile, aux échos très contemporains. Le metteur en scène, Philippe Brunet, proteste de ses convictions ouvertes et égalitaires. Mais c’est un individu éminemment louche puisqu’il est animé de valeurs humanistes et travaille depuis des lustres sur la langue grecque ancienne, cherchant à mettre en lumière – et à réhabiliter – les influences africaines sur la culture grecque de l’Antiquité. Un raciste qui s’ignore, donc, qui a eu la criminelle idée de rappeler que les «Suppliantes» avaient sans doute la peau cuivrée et qu’il a envisagé de leur brunir le visage avec un onguent, avant d’opter pour des masques de cuivre.

Usant d’un raisonnement péniblement capillotracté, ces censeurs agressifs ont imaginé que ce déguisement de scène rappelait de manière insoutenable la pratique du «blackface» (se grimer en noir) en usage aux Etats-Unis aux temps de l’esclavage – ou après – pour se moquer des populations noires. Dans son inconcevable inconscience, Eschyle, vivant au Ve siècle avant Jésus-Christ, avait omis de prévoir de ses didascalies heurteraient un jour la conscience de certaines minorités. Les comédiens ont ainsi été empêchés de se rendre sur scène par des militants menaçants et l’université, peu soucieuse de déclencher un incident violent, a préféré annuler la pièce.

Cette censure par la force a suscité l’indignation d’une grande partie du monde du théâtre, dont Ariane Mnouchkine, une raciste bien connue, tout comme la réprobation de nombreux universitaires, manifestement dédiés à l’oppression des «dominés». Ils ont eu beau expliquer qu’il n’y avait là aucune moquerie ni aucune intention discriminatoire, que la pratique du masque est consubstantielle au théâtre antique, que les promoteurs de la représentation avaient tous un parcours incontestable en matière d’antiracisme, rien n’y a fait. Ce n’est pas l’intention qui compte, leur a-t-on rétorqué, mais le fait, qui blesse notre sensibilité. Nous avons décidé que votre mise en scène était raciste, c’est donc qu’elle l’est : pièce interdite.

Au vrai, il est parfaitement légitime, en matière de critique théâtrale ou littéraire, d’interroger les significations cachées ou involontaires, de telle ou telle œuvre, de telle ou telle mise en scène. L’analyse des textes n’est pas seulement esthétique. Elle met en jeu des valeurs, des orientations politiques ou idéologiques. On se souviendra que la Politique du mâle, livre fondateur de Kate Millett, figure du féminisme américain, s’appuyait sur l’analyse de trois auteurs révérés de la littérature occidentale, D.H. Lawrence, Henry Miller et Norman Mailer. Comme l’explique dans Libération Laure Murat, intellectuelle féministe, le débat sur ces points a droit de cité. Mais non, ajoute-t-elle, l’interdiction par la force.

En effet, si elle devait servir de précédent, cette censure musclée ouvrirait la porte à une sélection systématique des œuvres admises et à l’interdiction des autres. Elle instaurerait la soumission des metteurs en scène à des critères moraux dont seuls les militants des minorités (et bientôt des majorités qui défendront aussi leur identité) seraient juges. Ainsi l’accusation de tout ce qui évoquerait, d’une manière ou d’une autre le «blackface», en dehors même des intentions affichées du metteur en scène et de l’auteur, proscrirait toute représentation non estampillée par les gardiens de l’ordre moral ; par exemple l’Othello de Shakespeare, dont le héros trahi par Iago est un «maure» à la peau brune. Au feu, donc, les versions filmées d’Othello où jouent Laurence Olivier, Orson Welles ou Pierre Brasseur, tous grimés.

Il faudrait aussi bien mettre à l’index Balzac, dont le Gobseck, usurier, symbolise une vision négative des Juifs, Hugo, coupable de décrire une jeune Rom, Esmeralda, sous un jour discutable. On a d’ailleurs commencé à le faire il y a quelques années en interdisant de fait, sous la pression de groupes intégristes, la représentation du Mahomet le prophètede Voltaire, qui a eu le front de donner de l’islam une version négative. Lequel Voltaire, quoique philosophe de la tolérance, ayant colporté dans ses écrits des préjugés antisémites de l’époque – tout comme Marx dans la Question juive – devrait être rayé de la carte littéraire.

Ne parlons pas des auteurs d’opinions douteuses ou scandaleuses, Céline, Morand, Heidegger, antisémites notoires, Wagner ou Nietzsche, récupérés par les nazis, Kipling, colonialiste, Malraux, champion de «l’appropriation culturelle» dans les temples khmers de la Voie royale, Camus, mou du genou pendant la guerre d’Algérie, et tant d’autres, dont les œuvres devraient être censurées d’urgence.

Quant à ceux qui protesteraient de bonne foi, au nom de la liberté de création et du respect des œuvres, il suffit de les rejeter dans les ténèbres extérieures du racisme, même involontaire (puisque l’intention ne compte pas). Bienfaisante simplification : ceux qui pensent comme les antiracistes radicaux ont cours légal. Les autres sont des racistes, conscients ou inconscients (ces derniers sont les plus dangereux). Les humanistes – la grande majorité – argueraient bien sûr que leur attachement à l’égalité, de leur refus des discriminations, de leur conviction que tout homme ou toute femme a droit au respect et à la dignité. C’est justement ce qu’on leur reproche : ce sont des «universalistes blancs», autant dire des hypocrites adeptes d’une doctrine «surplombante» et vicieusement «néocoloniale», selon le jargon en vigueur. Ce qui revient, pour cette faction de l’antiracisme décolonial, comme dans le cas des Suppliantes, à attaquer ses alliés et à faire rire aux éclats ses adversaires. Citons au passage quelques «universalistes blancs» bien connus, attachés aux droits humains et aux valeurs de l’émancipation pour tous : Rosa Parks, Martin Luther King, Nelson Mandela, etc. Et revenons à Laure Murat : le débat, la critique, la «déconstruction» des textes sont utiles à la cause. L’interdiction ne fait que lui nuire.

LAURENT JOFFRIN
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