01 octobre 2018 ~ 0 Commentaire

Démocratie vivante – Territoires : éclaircir les horizons de la jeunesse

Territoires : éclaircir les horizons de la jeunesse

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01 Oct Territoires : éclaircir les horizons de la jeunesse

Version longue de la tribune de Quentin Jagorel, haut fonctionnaire et réalisateur du documentaire « Les Pagels », publiée dans Le Monde du 1er septembre (« Il faut favoriser la mobilité des jeunes comme moyen d’échapper aux déterminants territoriaux », Le Monde 01/09/2018).

Cette tribune fait écho au rapport Villes-Campagnes : pour une cohésion des territoires de la République à paraître mi-octobre 2018 et coordonné par Quentin Jagorel, responsable du pôle Territoires et Politique de la Ville de Démocratie Vivante.

 

Puis-je, au seul motif que je suis jeune, comprendre tout le spectre des représentations et des aspirations de ma génération ? Suis-je légitime à parler des Français de mon âge dans la diversité de leurs espaces physiques et psychologiques ? Car il faut le dire tout de suite : je suis jeune, mais métropolitain. Je ne vis pas dans un quartier, ni dans une campagne reculée, mais en plein cœur de Paris. Le territoire dans lequel j’évolue est extensible, peu propice à l’ancrage : je le vis comme une donnée, pas un déterminant ;  un terrain de jeu, pas une entrave ; un environnement, pas une identité.

S’il n’y pas nécessairement de rupture culturelle entre un jeune agriculteur aveyronnais, un immigré de la troisième génération de la banlieue de Toulouse, un fils d’enseignant dans une cité pavillonnaire de Seine-Maritime et moi-même – nous avons tous vibré en regardant la victoire des Bleus à la coupe du monde de football ! -, les espaces dans lesquels nous avons grandi et évolué sont sans doute ce qui nous éloigne le plus, ils déterminent un rapport bien particulier au monde, offrent des opportunités plus ou moins grandes dans l’existence et crée toute une série de représentations concurrentes parmi la même classe d’âge.

Karl Mannheim, dans Le Problème des générations(1928), définissait des cercles au sein des générations, des «sous-ensembles, s’opposant par leur orientation politico-idéologique, représentés par des groupes concrets portés par des leaders actifs en qui ils se reconnaissent et qui en sont les porte-paroles». Les sous-groupes qui composent notre génération peuvent être identifiés en retenant le critère territorial : les jeunes des banlieues, les jeunes ruraux, les jeunes des grandes villes, ceux de la péri-urbanité en croissance, ceux des petites villes en déclassement.

Jeune et métropolitain, je l’ai dit. Mais jeune et haut fonctionnaire aussi. Dès lors, parler de ma génération et de ce qui la traverse est un devoir. Car comprendre en quoi le territoire est un révélateur des inégalités sociales et un générateur d’inégalités tout court, au premier chef pour les jeunes, est sans doute l’un des enjeux politiques les plus fondamentaux pour notre pays.

Comme le démographe Hervé Le Bras l’a bien décrit, les dynamiques territoriales en France suivent depuis quelques décennies un double mouvement de métropolisation et de régionalisation. Les activités, les savoirs et les richesses se concentrent dans de grandes métropoles et dans les quelques régions les plus attractives. Les deux phénomènes s’alimentent mutuellement : cette concentration est d’autant plus forte quand la métropole se trouve dans une région attractive, et inversement. La question territoriale repose donc, notamment pour les jeunes, sur la tension entre centralité et périphérie.

Rappelons brièvement sont les jeunes en France. D’après le dernier recensement de l’INSEE, un tiers des jeunes de 15 à 29 ans vit dans un pôle urbain, un tiers dans une banlieue, 20% dans l’espace péri-urbain et 15% dans l’espace rural. L’analyse faciale des données démographiques fait donc apparaitre que deux tiers des jeunes aujourd’hui vivent dans un espace qui peut être qualifié, d’une façon ou d’une autre, de périphérique. Comment ce phénomène joue-t-il sur la vie des jeunes français d’aujourd’hui ?

 « Nous n’avons pas les mêmes chances ici qu’ailleurs »

En premier lieu, le territoire est une expérience concrète que vit chaque jeune dans son parcours académique et personnel. L’espace, devenant souvent une « machine à trier les jeunes », est tout à la fois un catalyseur et un révélateur des inégalités sociales dans notre pays.

Tous les jeunes que j’ai rencontrés, en Ardèche, en Bretagne, dans la banlieue strasbourgeoise, m’ont spontanément expliqué : « nous n’avons pas les mêmes chances ici qu’ailleurs ». A Saint-Etienne-de-Lugdarès, petite commune du plateau cévenol, à cheval entre Lozère et Ardèche, un lycéen du pays m’a un jour confié qu’il aimerait être designerà New York ou à Londres mais que, pour y arriver, « il faudrait mettre les bouchées doubles ». La réalité des inégalités spatio-sociales en France est nécessairement le premier point d’entrée d’une réflexion sur la relation des jeunes à leur territoire, car elle est le ferment de toutes leurs frustrations comme de leurs aspirations.

Dès l’enseignement secondaire, on n’échappe pas à son territoire. Certains territoires, à travers les ressources éducatives et sociales qu’ils mobilisent (à l’école et en-dehors de l’école), sont des lieux de « sur-réussite » scolaire quand d’autres concentrent la « sous-réussite ».La dynamique de différenciation territoriale s’accentue ensuite dans l’enseignement supérieur. Les meilleurs établissements universitaires se concentrent dans les métropoles et les parcours sont plus courts dans les territoires périphériques. Les inégalités socio-territoriales face à l’enseignement supérieur se matérialisent tant dans l’offre que dans la demande de formation (de nombreux jeunes manquent d’informations sur les cursus ou s’autocensurent, pensant que tel ou tel parcours n’est pas à leur portée).

« L’effet territoire » joue également à plein dans l’accès à l’emploi. La discrimination territoriale à l’embauche est une réalité connue, notamment pour les jeunes des quartiers en difficulté pour qui elle se conjugue à des effets de sexe, de lieu de résidence et d’origine.  Pour les jeunes ruraux, l’accès à l’emploi est rendu difficile par des freins à la mobilité et par la concentration des activités économiques dans les pôles urbains.

Enfin, l’autonomisation des jeunes par rapport au foyer familial est bien plus difficile dans les territoires périphériques, soit parce que l’offre de logement n’est pas suffisante ou inaccessible, soit parce que le jeune est dans une situation de précarité qui ne lui permet pas de partir de chez ses parents.

Mouvements et ancrage

Commet s’affranchir des contraintes propres aux lieux, celles-là qui réduisent souvent l’horizon des possibles ?  Favoriser la mobilité dans les territoires les plus décrochés et les moins attractifs est l’objectif cardinal de toutes les politiques publiques visant à réduire les inégalités socio-territoriales. Lutter contre « l’assignation à résidence », pour reprendre l’expression du gouvernement actuel, c’est ouvrir les perspectives, donner la possibilité à chaque jeune d’échapper aux déterminants de l’endroit où il se trouve. La mobilité quotidienne des jeunes est la condition à leur insertion et à leur autonomie. Leur mobilité résidentielle, à des fins professionnelles ou académiques, leur permet de construire un parcours de vie individuel. Or, les jeunes ne sont pas égaux face à la mobilité : certains sont parfaitement mobiles, d’autres sont contraints par l’absence ou l’insuffisance de moyens de locomotion, d’autres enfin cumulent freins matériels et psychologiques et se replient sur leur espace immédiat.

Pourtant, si la mobilité est un désir chez de nombreux jeunes (« je voudrais sortir de ce trou ! », m’a dit un jour un adolescent de la vallée du Forez dans la Loire), elle est tout autant une injonction de la société. Il est en quelque sorte réputé normal pour un jeune de vouloir être en mouvement. Cette approche empêche de mesurer l’importance de l’enracinement, de la culture locale, de la structure familiale et amicale (« je suis bien ici, pourquoi aller ailleurs ? », « j’étais mieux dans mon village », « ici, j’ai mes amis et ma famille »). Car le territoire est aussi un attachement, même pour les jeunes, une identité. Leur ancrage territorial n’est pas forcément le résultat d’une contrainte. Là réside la complexité de ce rapport des jeunes avec leur territoire : s’en extraire est le plus souvent un mélange d’obligation rationnelle, de désir diffus, d’injonction extérieure et de déchirement personnel.

Certains jeunes parviennent à concilier ces forces contradictoires. Je pense à Mathieu, habitant du plateau cévenol de 22 ans, à la fois en formation de comptable à Saint-Etienne, en alternance dans un cabinet du Puy-en-Velay et présent tous les week-ends dans son village près de Langogne, où il est adjoint au maire et président de l’association de ski de fond.

Mais la majorité des jeunes en périphérie doit choisir et cette décision – partir, ne pas partir– dépend souvent des représentations que les jeunes des périphéries ont développées sur leur propre territoire et sur les « centres » (rejet ou crainte des villes, autocensure ou, au contraire, volonté de s’extraire de son milieu).

Face à cela, la connexion est souvent présentée comme un levier de mobilité des jeunes. Pourtant, de nombreux travaux montrent que les réseaux sociaux et les nouvelles technologies ne favorisent la mobilité sociale que lorsque le jeune dispose déjà d’un capital social et culturel en amont. En bref, les outils numériques ne résorbent pas les inégalités face à la mobilité chez les jeunes.

Egalité des chances et responsabilisation

Alors que faire, une fois que l’on a dit qu’il existe autant de jeunesses que de jeunes, que la recherche de mobilité ne peut être la seule réponse à l’enclavement spatial et social, que les aspirations de tous les jeunes ne sont pas les mêmes, que des cultures et représentations concurrentes se sont développées chez les jeunes des différents territoires de France ?

La réponse tient peut-être dans une expression toute simple et dont l’usage est largement galvaudé : l’égalité des chances, c’est-à-dire cette volonté de donner à chacun les moyens de sa propre responsabilisation, pour vivre dans son territoire selon une modalité réellement choisie.

Ainsi, trois grands axes peuvent se dessiner pour les politiques publiques de la jeunesse :

  • favoriser l’accès au droit commun, plutôt que multiplier les politiques catégorielles.Pour œuvrer à la cohésion de nos territoires, nous avons appliqué pendant des années des politiques spécifiques aux zones rurales ou aux quartiers. Réconcilier les territoires, c’est œuvrer à faciliter l’accès de tous au droit commun, plutôt que de créer des régimes d’exception, générateurs de jalousies et de frustrations.
  • traiter les problématiques de la jeunesse dans une approche transversale. Les politiques publiques ont trop souvent abordé la question des jeunes isolément, comme un sujet en soi, alors qu’elle touche par définition à l’éducation, au sport, à la culture, aux transports, à la sécurité, à l’emploi… bref à tout ! Rassembler les acteurs (Etat, collectivités, associations) autour de projets communs et durables est une priorité.
  • améliorer la représentation politique des jeunes, tant dans les quartiers que dans les campagnes. Dans les territoires périphériques, la jeunesse est parfois mal considérée, souvent peu écoutée. Un préalable à toute politique publique de la jeunesse dans les territoires de la République est de leur donner massivement la parole.

Prendre en considération les aspirations de tous les jeunes de nos territoires, leur permettre de choisir réellement leur destin, est un enjeu qui dépasse largement la seule cohésion des territoires. Il s’agit de construire aujourd’hui l’unité du corps social de demain.

 

Quentin Jagorel.

 

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