18 juin 2018 ~ 0 Commentaire

On ne peut pas être primé toutes les semaines ! Une petite Nouvelle qui n’a rien gagné

IMG_1512[1]C’était au concours de Nouvelles 2018 de l’Apporte-Plume, dont le thème, cette année, était : « Faute… et conséquences ». Voir le site Internet par ici.

Ma petite nouvelle « Fin de chantier » n’était pas parmi les finalistes, et a été classée dans la catégorie : « Ceux à qui il manque le petit quelque chose… » Dont acte ! Y’a encore du boulot… Même si je n’ambitionne pas (encore ?) d’atteindre le niveau du grand Victor Hugo.

Ah, pour les esprits chagrins qui auraient un doute : dans ma vie professionnelle, je n’ai jamais fait poser de fibre optique, ni rencontré d’entreprise qui pourrait être soupçonnée des pratiques comptables que je décris. D’ailleurs, ça n’existe pas !

Le texte en version PDF (à imprimer en A5) : fichier pdf Fin de chantier – version blog

Le texte en lecture directe ci-dessous :

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Fin de chantier

 

A la fin du mois, je pars en retraite. ça ne va pas changer grand-chose pour moi ; il y a près de dix ans que je viens au travail sans avoir rien à faire… Je vais juste gagner une heure de transport aller-retour ; au lieu de lire dans le trépignement des trains, je lirai au calme, dans mon fauteuil, à la maison.

Ça vous étonne, non ? Comment peut-on aller au travail pour ne rien faire pendant dix ans ? Et être grassement payé, en plus ! Attention, quand je dis que je n’ai rien à faire, je veux dire que je ne fais pas un travail utile pour mon entreprise. Parce que des occupations, j’en ai ; j’écrits.

Au début, c’était pour évacuer le stress. Parce que, venir au bureau sans avoir rien à faire, c’est déprimant. Tourner en rond à ne rien faire toute la journée, c’est usant. C’est même considéré comme du harcèlement dans la loi : un employeur qui ne donne pas de travail à un de ses salariés peut être condamné ! Marrant, non ?

Je fais gaffe quand même. Je ne voudrais pas être viré pour « utilisation abusive, à des fins personnelles, des moyens informatiques » ; c’est comme ça que c’est écrit dans le règlement intérieur. J’apporte mon PC portable personnel, et j’utilise un des réseaux Wifi publics de la Défense. Mes travaux d’écriture ne doivent donc rien à mon entreprise, sauf le temps qu’elle me paie à ne rien faire d’utile pour elle…

Mais vous devez vous demander comment j’en suis arrivé là… L’absurdité de la finance !

Il y a dix ans, j’étais chef de projet : construction d’un ensemble pavillonnaire, à la périphérie du Grand Paris. Mi-décembre, le directeur financier est passé me voir. « Dis, ton sous-traitant qui amène la fibre jusqu’aux maisons, si on ne le paie pas avant le trente-et-un, ça va gonfler le bénéfice de l’année et on va payer plus d’impôts. Les actionnaires ne vont pas apprécier l’erreur de prévision. Sans compter que ça plomberait les chiffres du prochain exercice avant même qu’il commence ! »

J’ai fait celui qui n’avait pas compris, mais il est revenu à la charge entre Noël et la fin de l’année. Alors, sans vérifier, j’ai enregistré la fin du chantier dans le système comptable. N’était-ce pas ce que faisaient tous les chefs de projet, avec l’assentiment des patrons ?

Je n’étais quand même pas totalement tranquille ; avec l’urgence des formalités de fin d’exercice comptable, il y avait déjà plusieurs semaines que je n’étais pas allé contrôler l’avancement des travaux. Je profitai du pont de fin d’année pour aller jouer au golf non loin du site du projet, et, au retour, fis un détour pour constater de visu… que les champs, entre le bourg et la future zone pavillonnaire, étaient vierges de la moindre tranchée. Loin d’être achevé, le chantier n’avait pas démarré !

Dès la reprise du travail, le 2 janvier, je me précipitai à la compta pour bloquer le paiement du sous-traitant. Trop tard ! L’entrepreneur avait envoyé sa facture avant la fin de l’année, et déjà encaissé son chèque ! Je commençai à me sentir floué…

Pour en avoir le cœur net, je me rendis au siège de l’entreprise. J’y trouvai porte close, « pour cause de faillite » annonçait un écriteau sur le portail. Seuls quelques employés montaient la garde, autour d’un feu de vieux pneus et de branchages. « Si on le laisse faire, ce salaud va sortir tout le matériel pour s’installer ailleurs » m’expliquèrent t’ils.

Il ne me restait plus qu’à faire amande honorable et à aller présenter le problème à mes patrons. Nous avions quand même été escroqués, à cause de ma négligence, de près d’un million d’euros ! Je m’étais préparé à une sanction sévère, qui ne vint pas. Enfin, pas ce jour-là…

Le boss décida d’un audit. Pas pour vérifier la façon dont les fins de chantiers étaient validées en décembre ; ça, il savait déjà. Mais pour comprendre comment nous avions pu signer un marché avec une entreprise indélicate.

Les auditeurs rendirent leurs conclusions fin janvier. Une semaine plus tard, la sanction tomba. Faute inexcusable, impardonnable, je n’avais pas compris que les documents fournis par le sous-traitant, pour justifier qu’il était en règle avec le fisc et l’URSSAF, étaient des faux. Certes, ni les juristes, ni les acheteurs, ni les comptables, ni personne d’autre, n’avaient remonté la moindre alerte. Mais c’était moi le chef de projet, c’était donc à moi de payer pour tous.

Si j’en crois radio-couloir, mon licenciement fut envisagé. Mais le DRH et le directeur financier s’y seraient opposés : ils m’avaient imaginé expliquant devant les prudhommes, puis en appel, les pratiques de l’entreprise pour enjoliver son bilan de fin d’année…

Je fus donc condamné à l’exil : un bureau sombre au fond du couloir, plus aucune responsabilité, une vague mission sur laquelle on ne me demanderait jamais de comptes. Surtout qu’on n’entende plus jamais parler de moi.

J’ai conservé mon salaire, qui n’a pas augmenté depuis dix ans. J’ai perdu mes primes : pas d’objectifs, donc pas de résultats, donc pas de prime sur résultat ; évidemment ! S’ils savaient comme je m’en fous…

En m’exilant au fond du couloir, sans mission, sans activité, ils m’ont vendu de la déprime ; une déprime qui aurait pu, ou dû, me pousser à la démission, c’est ce qu’ils souhaitaient, ou à l’alcoolisme et tôt ou tard au congé maladie, voire au suicide, dernière extrémité. Bref, ils n’avaient pas osé se débarrasser de moi, et espéraient que je le ferais à leur place.

Au lieu de ça je vis et j’écrits. Mes romans se vendent bien. Le dernier est dans la short list d’un petit prix de la rentrée. Mon éditeur y croit ! Il tente de négocier les droits de mes bouquins avec la télévision et le cinéma. Ecrire me donne énormément plaisir et me fait gagner un peu d’argent ! Mes chefs ne le savent pas, parce que je publie sous un pseudonyme.

Mais j’ai décidé de les emmerder une dernière fois. A un mois de la retraite, je démissionne ! Dans le Groupe, quand un cadre démissionne, les managers et la DRH, doivent fournir des tas d’explications, de justifications. ça va bien les ennuyer pendant un mois ! Et un cadre qui démissionne si près de la retraite, ça devrait aussi intéresser les syndicats… Autres questions, autres explications à préparer.

Je vous prie, Monsieur le Président Directeur Général, de bien vouloir accepter ma démission avec effet immédiat.

 

Paris-La Défense, le 2 janvier 2018.

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